jeudi 10 août 2017

Le livre du père (Dossier «Solde»), par Jacques Bienvenu



Collection Jacques Bienvenu. DR.

Rimbaud a écrit dans le poème Solde : « ce qu’ignore l’amour maudit et la probité infernale des masses ». Depuis la seconde pléiade sur Rimbaud la majorité des éditeurs corrige une supposée faute d’orthographe du poète et rectifie en : « ignorent ». On voit bien en agrandissant le manuscrit que la correction au crayon n’est pas de Rimbaud.



Intuitivement j’étais persuadé que « le prodigieux linguiste » avait volontairement écrit « ignore ». Je pense avoir trouvé une raison merveilleuse à cette orthographe de Rimbaud.
Il faut d’abord savoir qu’il existe, ce qui est peu connu, une grammaire ayant appartenu au père de Rimbaud sur laquelle le capitaine avait écrit :

 « La grammaire est la base, le fondement de toutes les connaissances humaines ». 

Rimbaud a écrit au-dessus de la maxime de son père : 

«  Pensez tout ce que vous voudrez 
 Mais songez bien à ce que vous direz ! ». 

Un excellent article d'Olivier Bivort nous avait alertés sur l’importance de ce document en 2004. Une quarantaine d’annotations autographes de Rimbaud y figure.

Dans cette grammaire, que visiblement Rimbaud a méditée, on trouve l’explication de l’accord du verbe que Rimbaud a effectué dans le chapitre qui traite de cette quetion : 



                                     Cliquer sur l'image pour l'agrandir

« Il doit suffire pour faire comprendre que l’emploi du pluriel ou du singulier, dans les verbes, dépend entièrement des vues de l’esprit, et que vouloir contraindre les écrivains à n’employer jamais que le premier, c’est mettre des entraves au génie, c’est priver la langue de ses ressources, de son infinie variété; en un mot, c’est vouloir que les pensées se jettent dans le même moule. Comme le dit avec beaucoup de sens un écrivain, il y a deux classes d’hommes, ceux qui ont du génie et ceux qui en sont privés ».

Suivent deux exemples où les deux sujets sont situés après le verbe comme dans Solde :

À Paris règne la Liberté et l’égalité … (Montesquieu)

Mais pourquoi, dira-t-on, cet exemple odieux
Que peut servir ici l’Égypte et ses faux Dieux ? (Boileau)

La raison du verbe au singulier  dans la phrase de Solde est donnée ici : 

« Lorsque l’on considère SÉPARÉMENT chaque partie d’un sujet multiple, on met le verbe au singulier ». C’est ce que Rimbaud a fait en considérant séparément l’amour maudit et la probité infernale des masses .

Remarquons dans le texte de la grammaire l’importance du mot génie répété deux fois. 

samedi 5 août 2017

Le sens de « splendeurs invisibles » dans le poème « Solde », par Jacques Bienvenu (Mis à jour le 8 août)



Depuis longtemps, on a remarqué la présence d’oxymores dans l’oeuvre de Rimbaud, notamment dans le poème Solde qui nous occupe en ce moment. On chercherait en vain chez d’autres écrivains ces alliances de mots qui sont typiquement rimbaldiennes, par exemple : « délices insensibles » ou « probité infernale ». Cependant il existe une exception, et de taille, que je vais révéler : « splendeurs invisibles » existe textuellement dans une oeuvre illustre : Les Misérables de Victor Hugo. 

La voici : 
« Il était […] ému dans les ténèbres par les splendeurs visibles des constellations et les splendeurs invisibles de Dieu. »




Les chercheuses et les chercheurs de poux ne pourront pas objecter que Rimbaud ne l’a pas lue car, j’ai une attestation en béton : la lettre du Voyant à Paul Demeny dans laquelle Rimbaud écrit :

 « Hugo, trop cabochard, a bien du vu dans les derniers volumes. Les Misérables sont un vrai poème ».
Sans Hugo, on aurait pu croire que les splendeurs invisibles représentaient ce que le poète voyant avait ramené de sa quête de l’invisible. Or le doute n’est plus possible : L 'Élan insensé et infini aux splendeurs invisibles est un élan mystique comme ceux que Rimbaud avait associés aux bizarreries de style à la fin des brouillons d'Une saison en enfer : « Je hais maintenant les élans mystiques et les bizarreries de style » .
Mais il y a plus : 

Celui qui dans Les Misérables observe les splendeurs invisibles de Dieu s’appelle Monseigneur Bienvenu. On comprend alors que dans le temps imaginaire dont Lucien Chovet nous a parlé, Victor Hugo a bien prévu que j’allais écrire cet article et c’est lui bien évidemment qui m’a soufflé mon texte. il n’y a aucun hasard dans cette affaire.

Observons au passage qu’Isabelle Rimbaud qui croyait que son frère était toujours resté catholique ne se trompait pas sur le sens des splendeurs invisibles puisque précisément elle relève cette exclamation de Solde comme significative de sa foi chrétienne. (Reliques, Rimbaud catholique).Toutefois, il semblerait plus crédible aujourd’hui que Rimbaud parlât seulement de la foi datant de l’époque qui précédait sa première communion.

Oui, mais… nous sommes devant un nouveau problème. Si Rimbaud solde son expérience de voyant, pourquoi figurerait dans cet inventaire la foi de son enfance ? Certains critiques observent que des poèmes de 1872 invoquent le Seigneur et  prétendent que Rimbaud aurait eu à cette époque un retour vers la foi.. Où est la vérité ? À moins que cette question  soit indécidable,  idée que j’emprunte à nouveau à Lucien Chovet…

L’illustration en tête de l’article représente Monseigneur Bienvenu par Brion.

Mise à jour du 8 août 

Pour information : les auteurs des trois articles sur Solde qui font l'objet de notre étude, Steve Murphy, Lucien Chovet et Jacques Bienvenu sont réunis dans l’article en ligne : « Le premier manuscrit du Clair de lune », La Giroflée 7 – Bulletin Bertrand – Automne-Hiver 2014, p.19. Voir les notes 6 et 8.

mercredi 2 août 2017

Dossier "Solde".

Nous devrions continuer ce qu’il est convenu d’appeler le dossier Solde pendant le mois d’août. J’attire l’attention sur l’article de Lucien Chovet d’une rare qualité littéraire et qui jette des ponts nouveaux sur les Illuminations. J’en reparlerai. 

Viendrons-nous à bout de Solde ? En tout cas les critiques n’auront pas de commissions !

mardi 11 juillet 2017

À propos d'un article sur le poème « Solde », par Jacques Bienvenu (Importante mise à jour le 31 juillet : Inquestionnable, Louis XVI précurseur de la poésie moderne, par Lucien Chovet.)


BNF. DR.

Steve Murphy, dans un article récent de Parade sauvage intitulé « Ce que les juifs n’ont pas vendu », Notes en marge de Solde, pose la question de savoir si la première phrase de ce poème des Illuminations de Rimbaud peut être considérée comme antisémite. On est un peu inquiet, car on se souvient que l’Anglaise Enid Starkie avait accusé à tort Rimbaud d’avoir été esclavagiste - affaire qui n’a été résolue que trente ans après - et le soupçon d’antisémitisme serait alors un nouveau procès infligé à l’égard du poète. Dans une longue étude historique, Murphy explique que l’antisémitisme était répandu chez certains idéologues de la « gauche » de l’époque comme Fourier, Pierre Leroux, Proudhon, Blanqui, etc. Rimbaud ayant probablement lu ces auteurs qui ont inspiré la Commune, on pourrait penser que l’auteur de Solde reflèterait leurs idées. Enfin, après avoir cité maintes études et dictionnaires Murphy écarte cette hypothèse : « La polyphonie de la formulation rimbaldienne empêche de faire de Solde un poème antisémite ». On a une pensée émue pour la polyphonie qui nous sauve d’une nouvelle et regrettable accusation britannique. Cela dit, l’article de Murphy est intéressant et riche. En  marge de son sujet principal, l’auteur nous rappelle les enjeux du poème et il était temps qu’un connaisseur de Rimbaud  se penchât à nouveau sur ce poème qui ne bénéficiait pas d’étude importante depuis assez longtemps. 

On sait que les critiques se partagent en deux camps : ceux qui voient dans Solde un échec des idées poétiques du poète qui seraient bradées et d’autres au contraire qui voient dans ce poème un bilan optimiste. La première thèse me semble parfaitement exprimée par Antoine Adam dans la seconde Pléiade :

 «  Ce poème de Solde exprime avec une force bouleversante l’échec de la grande tentative de Rimbaud. Il liquide. Il avait rêvé d’une nature soumise à l’homme, où toutes les énergies seraient fondues en une force harmonieuse, où le monde entier serait comme une seule et grande voix. Il avait rêvé la naissance d’un homme nouveau, dégagé des servitudes de la race et du sexe [ …] Les rêves se sont dissipés. Il ne lui reste plus qu’à solder. […]

Pour la seconde option - ceux qui voient de l’optimisme dans ce texte, - Murphy  cite  l’étude la plus profonde sur le poème, celle d’Albert Henry qui  croit à une vente qui n’a pas le sens d’ une liquidation.

Puis Murphy s’interroge sur l’un des points essentiels pour l’interprétation du poème : la signification exacte du mot solde pour Rimbaud. Le critique cite plusieurs auteurs qui font appel à des dictionnaires de l’époque. Albert Henry est celui qui est allé le plus loin dans ce domaine. Je le cite : 

« Qui nous dira ce que Rimbaud concevait sous ce signe solde ? D’après les dictionnaires : « différence entre débit et crédit » - « ce qui reste à payer d’une somme due » - paiement d’un reliquat » ; pas moyen de s’accommoder ici de ces acceptions héréditaires. Mais selon le FEW et le GLLF : solde de marchandises, depuis Littré 1871, puis simplement solde, depuis 1876, « marchandises restées en magasins à la fin d’une saison et qu’on écoule au rabais », d’où plus tard, «  articles vendus en solde ». Et voilà que le problème des dates qui  complique notre tâche ! Grâce à la documentation, généreusement communiquée, de la future notice historique du TLF, on peut même remonter jusqu’à 1866, avec une définition technique précise : «  reste d’étoffe, coupon, dans l’argot des marchands ».[…]
Référence : Le Thème de la création poétique dans les Illuminations, Parade sauvage, colloque n°2,1990.

Je crois qu’on peut apporter aujourd’hui des réponses aux interrogations d’Albert Henry. Le concept des soldes a été inventé en France par les créateurs des grands magasins  parisiens au milieu du 19e siècle : Aristide Boucicaut directeur du  Au bon marché  ou bien un certain Simon Mannoury fondateur du Petit saint Thomas où, du reste, Boucicaut avait été employé.  

Mieux qu’un dictionnaire voici une affiche qui annonce des soldes et que l’on trouve dans Le Figaro du 6 juin  1872 à un  moment où Rimbaud se trouve à Paris :


On voit bien, avec cette affiche, que les commentateurs se trompent quand il font appel aux dictionnaires. Ainsi Jean-Luc Steinmetz écrit dans son édition des Illuminations : « Le terme solde n'avait pas alors l'acceptation, courante aujourd'hui, de liquidation (voir Bescherelle) ».

Dans cette acception de vente au rabais pour déstockage le mot soldes est toujours au pluriel, or il faut bien remarquer que Rimbaud le donne au singulier, ce qui pourrait alors contredire ce sens. Le pluriel est tellement naturel comme titre d’un poème qui énonce une série de « À vendre » que la première édition des Poésies complètes en 1895 avait donné pour titre du poème Soldes :



N’oublions pas cependant, que Verlaine nous avait informés que Rimbaud était un « prodigieux linguiste » et que ce singulier n’est certainement pas là par hasard. Dans ses recherches, Albert Henry signale qu’en 1866, le Dictionnaire de la langue verte d’Alfred Delvau, indique une définition de l’argot des marchands : « reste d’étoffe, coupon » qui serait d’ailleurs, selon certaines sources, à l’origine du mot soldes. Mais le Delvau donne une autre définition qui présente un réel intérêt et qui a échappé à Albert Henry qui n’avait pas directement consulté ce dictionnaire.(D’autres rimbaldiens ont surtout eu recours au Dictionnaire érotique moderne  du même auteur) :

Solde, s.m. Chose de médiocre valeur, - dans l’argot des gens de lettres. 

Rappelons que cet argot « des gens de lettres » est mentionné en 1866 et que Rimbaud et Verlaine étaient tout de même bien placés pour en connaître ce sens. On aurait alors une explication de l’emploi du singulier pour le titre du poème de Rimbaud. Surtout « médiocre valeur » donnerait définitivement raison à ceux qui pensent que Rimbaud brade son ancienne poétique. 
D’ailleurs, on peut  en donner un exemple précis :
Dans la liste des articles à vendre on trouve au second verset qu’ils sont l’occasion, unique, de dégager nos sens, expérience  rimbaldienne attestée dans le poème Éternité daté de mai 1872 : « Là tu te dégages / Et voles selon », mais expérience  désavouée un an plus tard  dans Alchimie du verbe. Remarquons à ce sujet que le poème Génie évoque le dégagement rêvé. On peut penser aussi que Rimbaud solde certains espoirs politiques qu’il a eu au temps de la Commune  : « l’anarchie pour les masses ».
Il est singulier, tout de même, d’observer que le génie rimbaldien atteint à des chefs-d’œuvre au moment où il ironise et raille sur une poétique pour laquelle il avait déployé une grande énergie. 
Pour conclure, j’indique qu’il n’est pas du tout certain que Rimbaud ait utilisé un anglicisme pour le mot inquestionable du poème. Gallica permet de trouver une occurence de inquestionnable avec deux n dans un dictionnaire qui répertorie des mots nouveaux. Ce dictionnaire a connu au moins deux éditions en  1842 et 1845. 

De même, le serveur Gallica indique que l’orthographe anglaise comfort est largement répandue à l’époque de Rimbaud. 
Mise à jour du 25 juillet

Je reviens d’un voyage en Russie où j’ai pu aller dans de grandes librairies à Moscou et Saint Petersbourg. J’ai constaté que Rimbaud y est pratiquement inconnu. En cherchant bien on trouve deux livres sur notre poète : une traduction de ses poèmes et la biographie de Jean-Baptiste Baronian dans la collection Folio Gallimard. Je reproduis les deux pages où figure le poème Solde de Rimbaud. Contrairement au français, Il existe en russe deux mots distincts qui traduisent le mot solde : « баланс » qui désigne la différence entre le débit et le crédit d’un compte et « распродажа » utilisé pour les ventes aux rabais c’est-à-dire les soldes. Le traducteur a choisi la seconde option comme la plus naturelle. 



Problème  philologique


Toutes les éditions font la correction ignorent qui a été faite sur le manuscrit par une main étrangère comme le montre clairement un agrandissement du manuscrit. Il faut respecter ignore qui est de Rimbaud.

Précision ! Je viens de constater que dans l'édition de la première pléiade de 1946, on a respecté le manuscrit ! Il est même signalé les erreurs des éditions précédentes qui écrivent ignorent  : celles de 1895, 1898, 1912. La seconde et la dernière pléiade reviennent à ignorent. À noter que dans l' édition de 1946, Solde est en position finale.

Notice de Solde dans la première pléiade de 1946
                       
                              Ce problème philologique fera l'objet d'un prochain article.


Mise à jour du 31 juillet 




J'ai reçu le 23 juillet un texte de Monsieur Lucien Chovet qui me paraît ouvrir des portes. Je le mets en ligne ce jour (  31 juillet).  Un article à ne pas solder !




Inquestionnable. Louis XVI précurseur de la poésie moderne, par Lucien Chovet.


On ne saurait trop regretter la rareté des amateurs de littérature disposés à honorer en la personne de Louis XVI un incontestable précurseur de la poésie moderne. Et pourtant, tout chercheur qui se respecte, et qui se dirige à la seule lumière de la sérendipité d'Horace Walpole, n'a pu manquer de lire l'ouvrage qui réunit pour l'éternité ces deux illustres personnages. Le monarque, d'acéphale mémoire, à la faveur de sa traduction du Règne de Richard III de Walpole, s'est laissé aller à une débauche de "privatifs", éventuellement de nature néologique (dont l'intriguant "inquestionnable") que l'éditeur de l'an 1800 dans une note liminaire a cru devoir justifier (voir l'image ci-dessus). Est-il besoin de préciser que Rimbaud ne pouvait que se montrer plus royaliste que le roi : des textes comme Conte et Solde offrent une densité inédite de mots "négatifs". A sa suite, nombre d'auteurs de la fin du siècle emprunteront cette voie que l'on peut qualifier à bon droit de "royale", notamment Mallarmé, Saint-Pol-Roux, Francis Poictevin, pour ne citer que quelques noms.


Et que des chercheuses et chercheurs de poux ne viennent pas nous ennuyer avec des objections inconsistantes du genre Rimbaud n'aurait jamais lu la traduction de Walpole par le regretté Louis XVI. L'influence a fort bien pu s'exercer dans l'autre sens et ce serait en réalité Walpole qui aurait pu lire Rimbaud dans un temps imaginaire et en perfectionner les intuitions sur la couleur des voyelles : dans une lettre à lady Ossory du 4 janvier 1781, il assure que notre intelligence progressera lorsque nous pourrons "utiliser nos sens l'un pour l'autre", il imagine un A vermillon, un U paille et, dans un registre où parfums, couleurs et sons se répondent, des fleurs voyelles, d'autres consonnes et jusqu'à des diphtongues incarnées par le double parfum du jasmin du Cap.
Dans ses Contes hiéroglyphiques (1785), où l'adjectif est synonyme d'incompréhensible et donc de potentiellement absurde, Walpole explore les confins de la sémantique et de l'intelligibilité, en cela pionnier du nonsense où s'illustreront plus tard Lewis Carroll et Edward Lear : le deuxième de ces contes commence ainsi : "Il était une fois un roi qui avait trois filles, c'est-à-dire qu'il en aurait eu trois s'il en avait eu une de plus. Mais, on ne sait trop comment, l'aînée n'était pas née" (Contes hiéroglyphiques, Mercure de France, 1995, p. 25). C'est déjà l'univers paradoxal d'Enfance II. Toutefois Rimbaud ne limite pas ses investigations dans l'au-delà de l'univers sémantique commun au seul nonsense (personnages à la fois morts et vivants, récit tel que celui de Conte qui déconstruit le "schéma actantiel" ordinaire avec ses deux dénouements) ; il existe plusieurs géométries non-euclidiennes, Rimbaud semble de son côté en quête de plusieurs univers non-sémantiques potentiels. C'est ainsi qu'outre le monde du paradoxe, il s'aventure dans un monde que l'on pourrait qualifier d'indécidable. En éliminant le titre Fausse conversion de la version finale de la Saison en enfer, Rimbaud déjà créait une ambiguïté qui a pu donner une certaine légitimité à la lecture de Claudel (ou de tel exégète contemporain en phase terminale de claudélisation). Avec Dévotion, l'opération est aboutie : s'agit-il d'une vraie ou d'une fausse dévotion ? Toute lecture psychologisante est rendue à son arbitraire, le sens du texte est indécidable. Il en va de même pour Solde et, de ce point de vue, il est assez vain de se demander si Rimbaud fait preuve d'optimisme ou de pessimisme, ce type de débat est en grande partie dépendant de considérations extra-textuelles sur la renonciation volontaire à la littérature et autres inventions propres au storystelling biographique.
Ou bien la lecture se laisse hypnotiser par la mécanique répétitive de l'anaphore invocatoire ("A", dans Dévotion) ou par la reprise indéfinie du "cri" du vendeur (" A vendre", dans Solde), et l'interprétation correspondante est celle d'une vraie dévotion et d'une vraie vente à la criée. Ou bien la lecture privilégie les éléments nouveaux de nature non répétitive, et l'interprétation sera aimantée par les réalités langagières inouïes qui se succèdent de façon que l'on pourrait dire pyrotechnique et qui défient le sens commun, pôle de notre conscience sémantique. A cet égard, les deux interprétations dominantes du titre Solde ne font que redoubler ce dispositif textuel. On peut comparer ces deux lectures alternatives à la double appréhension du "cube de Necker". L'œil opte pour une première configuration puis brusquement pour la configuration alternative et ainsi de suite sous la dépendance des réseaux neuronaux impliqués. On est amené à penser que Rimbaud s'est efforcé délibérément à créer des configurations sémantiques instables.

Cube de Necker

D'autres textes font plutôt penser aux "cubes impossibles", l'impression d'ensemble est d'une cohérence apparente, les éléments constitutifs paraissent incompatibles (Mystique, H). Suzanne Bernard avait déjà relevé les "perspectives renversées" rimbaldiennes, que l'on pourrait dire de type eschérien. D'autres hypothèses de lecture de ce type sont envisageables, étant admis que chaque texte a sa propre spécificité, quand ce n'est pas très souvent une simple portion de texte (la lecture d'Enfance II en termes de paradoxes ne vaut que pour le premier paragraphe).
Cette approche critique, qui schématiquement fait appel aux illusions d'optique en les transposant dans le domaine sémantique, n'a bien entendu pas de valeur autre qu'heuristique et ne prétend pas se substituer aux discours critiques existants. Elle n'a nécessairement que les apparences de la scientificité mais offre néanmoins l'avantage d'appeler l'attention sur la dimension cognitive impliquée par l'ambition exploratoire de la création rimbaldienne. Accessoirement, elle permet d'éviter des écueils interprétatifs omniprésents tels que la traduction (un élément textuel présent est remplacé par un élément absent, légitimement suspect d'avoir été choisi  arbitrairement) et le bavardage subjectif (où l'on projette sur le texte le maximum de données extra-textuelles plus ou moins vérifiées).

lundi 3 juillet 2017

Baudelaire, "roi des poètes".


Éditions Alexandrines, 2017. 8,90 euros.


Le 31 août sera le jour de la commémoration du cent cinquantenaire de la mort de Charles Baudelaire. À cette occasion, il faut signaler deux publications remarquables qui se complètent. 


La première c’est Le Paris de Baudelaire par André Guyaux, livre qui fait partie de la collection «  Le Paris des écrivains » aux éditions Alexandrines. Cet ouvrage nous décrit l’auteur des Fleurs du mal dans la capitale française. Baudelaire a connu la transformation du vieux Paris par les grands boulevards haussmanniens. C’est l’une des clés de son oeuvre. Paris est la source majeure de l’inspiration du poète. Ainsi le poème Rêve parisien  décrit « une fiction architecturale visionnaire et moderniste qui préfigure les villes des Illuminations de Rimbaud. »

Éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2017.
19,50 euros.

C’est surtout dans une autre ville, Bruxelles, que jean-Baptiste Baronian nous invite  à observer Baudelaire. Celui-ci avait prévu comme titre d’un ouvrage sur Bruxelles : La Capitale des Singes, ce qui justifie le titre du livre   Baudelaire au pays des Singes. Comment expliquer que Baudelaire persiste à séjourner deux années entières dans ce pays qu’il déteste et où surtout il s’ennuie « mortellement » ? Il fallait que ce soit l’auteur du Dictionnaire amoureux de la Belgique pour nous l’expliquer. On sent tout de même qu’un reproche de Baudelaire à l’égard des Belges - « l’absence d’érudition » - ne passe pas . Et le livre très érudit de Baronian où l’on apprend une foule d’informations en est une réponse heureuse et amusante. Saviez-vous par exemple que Baudelaire s’était retrouvé à l’Hôpital Saint Jean, 17 ans avant Rimbaud, qui ira faire soigner sa blessure au poignet gauche après que Verlaine aura tiré un coup de revolver sur lui ?

André Guyaux et Jean-Baptiste Baronian sont tous les deux membres de l’Académie royale de Langue et de littérature françaises de Belgique. L’auteur de la Pléiade Rimbaud et le maître d’oeuvre du Dictionnaire Rimbaud ont tous les deux donné un entretien sur ce blog. (À lire avec nos liens en haut à droite).


dimanche 11 juin 2017

Conférence "Rimbaud et la Chine" par Mme Jie Wang




Dans le cadre des réunions de l’Association des Amis de Rimbaud, le samedi 17 juin à 16H à Paris, 16 rue Monsieur Le Prince, on pourra assister à la conférence : « Rimbaud et la Chine » par Mme Jie Wang. 

Mme Wang est l’auteur d’un  livre : Rimbaud le météore de la poésie françaiseCastor et Pollux, 2013Cet ouvrage comporte un ensemble de traductions de poèmes de Rimbaud en chinois, notamment celle du Bateau ivre qui s’ajoute à celles qui sont présentées en ce moment à Mons. Le livre comporte une préface du regretté Claude Jeancolas. 
On peut consulter sur ce blog l’article du 26 juin 2013 concernant le colloque « Arthur Rimbaud en Chine » ainsi que le compte rendu qu’Alain Tourneux, président de l'Association des Amis de Rimbaud, en a donné.

lundi 5 juin 2017

Rimbaud et la langue de feu



Pour les chrétiens, le jour de la Pentecôte, les apôtres réunis en un cénacle reçoivent sous la forme d’une langue de feu la connaissance de toutes les langues qui leur permet d’annoncer la bonne nouvelle de la venue du Christ à tous les peuples.

À la fin de son activité poétique, il semble que Rimbaud ait reçu lui aussi une langue de feu qui l’invitait à se lancer dans l’étude de toutes sortes de langues étrangères au français. Cela commença par l’allemand. C’est en Écosse en 1874 que Rimbaud écrivit des listes de mots allemands. À son retour il déposa, à Paris, ces liste de mots chez la mère de Verlaine avec le dossier des Illuminations qui comprenait aussi des poèmes en vers. La transmission du dossier n’a pas eu lieu à Stuttgart contrairement à un unique témoignage tardif et suspect  de Verlaine, j’y reviendrai. Après l’allemand c’est l’italien avec le passage à Milan, puis arrivé à Marseille il songea à l’espagnol qu’il avait peut-être étudié avant. Un témoignage le décrit apprenant le russe. On sait qu’arrivé à Aden puis en Afrique il se lancera dans une étude approfondie de l’arabe et il étudiera aussi tous les dialectes qui lui permettront de faire son commerce. Les explorateurs Borelli et Bricchetti le décrivent comme un parfait polyglotte.

Il n’est plus question de poésie à ce moment. 

Comme une réponse à cet abandon de la poésie pour l’apprentissage des langues étrangères, Le Bateau ivre vient d’être traduit en 28 langues et dialectes par des poètes de toute nationalité comme on peut le voir actuellement à l’exposition de Mons que je viens de signaler.

mercredi 31 mai 2017

Exposition « Le Tour du monde en Bateau ivre » à Mons



Du 13 mai 2017 au 27 août 2017  à la Maison Losseau à Mons en Belgique
L’exposition internationale de livres d’artistes
« Le Tour du monde en Bateau ivre »,

L’exposition, vouée au poème-phare d’Arthur Rimbaud et initiée par « l’Association Livre d’Artiste & Art contemporain de Granville » (FR), vous fera voyager sur toutes les mers du globe au départ de la maison de Léon Losseau, célèbre découvreur de l'édition originale d'Une Saison en enfer. Ce projet est porté des poètes et artistes du monde entier qui consacrent leur création poétique et plastique à la modernité rimbaldienne.

L’exposition réunit la parole d’Arthur Rimbaud et les voix de ces poètes d’aujourd’hui. Le Bateau ivre est traduit en 28 langues et dialectes (suisse allemand, russe, persan, espagnol, hébreu, wallon, anglo-américain, catalan, portugais, picard, polonais, scots, allemand, roumain, ouzbek, coréen, zaoum, italien, néerlandais, swahili, frison, japonais, finnois, letton, grec, afrikaans). Parallèlement, une trentaine d’artistes du livre de 7 pays différents se sont essayé à interpréter graphiquement le célèbre texte de l’homme aux semelles de vent.


Renseignements :
Tel: +32(0)65 398 880
reservations.losseau@gmail.com

lundi 1 mai 2017

Exposition Isabelle Rimbaud à Charleville, compte rendu par Jacques Bienvenu.(Mis à jour le 5 mai)

Cliquer sur l'image pour lire le texte de l'introduction. DR.

Le musée Rimbaud a eu la lumineuse idée d’organiser une exposition sur Isabelle Rimbaud à l’occasion du centenaire de sa mort. Il est temps que les vaines indignations à l’égard de la soeur de Rimbaud laissent la place à une hauteur de vue  que les critiques n’ont pas toujours eue. Une phrase de Philippe Sollers, signalée à propos sur une affiche de l’exposition, exprime dans une plaisante formulation ce renouveau : « Il y a une femme qui a été tellement décriée que je ne résiste pas au plaisir de faire son éloge : Isabelle Rimbaud. Elle n’a rien compris, mais de ce fait, beaucoup mieux compris que ceux qui ont mal compris. »

Isabelle Rimbaud. Paterne Berrichon 1908.DR.

Oui, il est temps de relire avec le recul nécessaire de l’historien les précieux témoignages qu’elle nous a donnés sur son frère. Par exemple, sa correspondance avec Paterne Berrichon assez mal connue est un document irremplaçable. L’exposition du musée Rimbaud présente  une imposante  série de documents accompagnée par plus d’une vingtaine d’affiches très bien documentées qui nous décrivent notamment tous ceux qui ont eu un lien avec la soeur du poète : Paterne Berrichon bien sûr, mais aussi Georges Izambard, Louis Pierquin, Chales Houin, Paul Claudel, etc.



Les organisatrices de l’exposition, (voir la seconde photographie dans notre précédent article)  ne se sont pas contentées d’utiliser le fonds du musée Rimbaud mais celui très peu connu du musée de l’Hospice Saint-Roch à Issoudun, ville natale de Paterne Berrichon. De ce fait, on y observe des portraits très peu connus du public.

Léon Rimbaud à 18 ans. Paterne Berrichon 1908. Musée
de l'Hospice Saint-Roch à Issoudun. Photo.JB..DR.

Paterne Berrichon. Musée  de l'Hospice Saint-Roch à Issoudun.
  Photo JB. DR.

Une vitrine de l'exposition. Musée Rimbaud.DR. Photo JB.

Le seul regret est l’absence d’un catalogue qui aurait été justifié pour cette exposition si riche qui est un vrai évènement rimbaldien. Elle est visible jusqu’au 8 octobre 2017.

Mise à jour du 5 mai La lettre du 4 juillet 1891 d’Isabelle Rimbaud à son frère Arthur, adressée de Roche à l’Hôpital de la Conception à Marseille, a été vendue au prix de 46368 euros lors de la vente de la bibliothèque Jean A.Bonna du 26 avril 2017 à Paris.

dimanche 16 avril 2017

Dimanche de Pâques, 13 avril 1873


Chapelle de Méry. François Munier. DR.

Aujourd’hui dimanche 16 avril, pour les catholiques, c’est le jour de la résurrection du Christ. Contrairement à sa date de sa naissance, celle de sa résurrection change tous les ans.
Rimbaud, qui revenait de Londres, est arrivée à Roche le 11 avril 1873 pour le Vendredi saint. La famille Rimbaud était alors au complet : Madame Rimbaud, Isabelle, Frédéric, Arthur, et Vitalie qui raconte dans son journal que la famille s’est rendue à la messe le dimanche 13 avril 1873 dans la chapelle de Méry près de Roche. 
Rimbaud a daté sa Saison en enfer : "avril-août 1873". Il n’y a pas de raisons de douter que la rédaction du chef-d’œuvre ait commencé après les fêtes pascales. La relation complexe que Rimbaud entretient avec le Christ est au cœur de la Saison en enfer, il convient de le rappeler.


samedi 8 avril 2017

Inauguration de l'exposition "Isabelle Rimbaud, de l'ombre à la lumière" : deux photographies

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Photo musée Rimbaud. DR.
                                                
En attendant de donner un compte rendu de l’exposition consacrée à Isabelle Rimbaud, je publie  deux photos du jour de l’inauguration. Sur la première on peut voir le maire de Charleville, Boris Ravignon au micro. Bras croisés à côté du maire, Laetitia Dehoul. On aperçoit au fond Alain Tourneux et devant lui Jacqueline Tessier-Rimbaud. Je suis à gauche  avec un blouson bleu les bras croisés. J’ai été sensible au fait d’avoir été cité par le maire lors de son allocution.

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Photo Jacques Bienvenu. DR.

Sur la seconde photographie on observe de gauche à droite Mme Lucille Pennel directrice du musée Rimbaud et Mme Laetitia Dehoul médiatrice culturelle. Les deux jeunes femmes ont partagé la conception et la réalisation de l’exposition.